jeudi 5 juillet 2018

Interview : Julien Hirt

Le 05.07.2018 par Marilyn Stellini




Julien Hirt est l'un des membres les plus actifs du groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre.

L'une des ses diverses casquettes est celle de journaliste, raison pour laquelle il interroge souvent ses confrères/consœurs écrivain/es.

Pour une fois, c'est lui qui répond aux questions de la fondatrice du groupe, Marilyn Stellini.

L'occasion de découvrir l'univers fascinant de Julien Hirt !




Quand a commencé la rédaction de ton premier roman, et étaient-ce tes premiers pas dans l’écriture ?

Pour toutes celles et ceux qui écrivent, je crois que c’est pareil : l’écriture est un passager clandestin, on ne sait pas trop quand elle a grimpé à bord. En ce qui me concerne, ça remonte à si loin que je ne me souviens plus d’un temps où je n’écrivais pas. Quand j’étais petit, j’ai entamé des ébauches de romans, puis j’ai énormément écrit pour les jeux de rôles, j’ai beaucoup fait de comic strip, rédigé en vitesse un petit roman policier quand j’étais à l’Université, ensuite j’ai écrit quelques nouvelles et une demi-douzaine de pièces de théâtre.
En 2012, j’étais en train de sortir d’un ambitieux projet théâtral auquel j’avais consacré beaucoup de temps et d’énergie, et je redoutais le grand blues qui survient quand s’achève ce genre d’aventure. Pour m’occuper l’esprit, je me suis donc dit : « Et si j’écrivais une trilogie de fantasy, trois gros bouquins avec plein de personnages et de machins qui partent dans tous les sens ? »
C’est donc ce que j’ai fait. Pour écrire le premier tome, « Mangesonge », il m’a fallu un an, puis un autre pour la relecture, et comme, au final, j’avais un bouquin entre les mains, je me suis dit qu’il était naturel d’aller jusqu’au bout de la démarche et de le proposer à des éditeurs.



Tu as été publié par une maison d’édition qui touche un peu à tous les genres : le Héron d’Argent. Comment a démarré votre collaboration ?

Alors là j’ai pratiqué à l’ancienne : j’ai imprimé mon énorme bouquin en dix exemplaires, je l’ai envoyé à dix maisons d’éditions que je jugeais susceptibles d’être intéressées. Deux d’entre elles m’ont répondu positivement, j’ai choisi celle qui me paraissait la plus enthousiaste, et nous nous sommes lancés dans une collaboration qui se prolonge encore aujourd’hui, puisque seule la moitié du roman que je leur ai proposé est parue à ce jour.
En fait, je crois que je suis tombé au bon moment : les Editions le Héron d’Argent démarraient, elles étaient en train d’étoffer leur catalogue et de diversifier les genres qu’elles proposaient. Mon roman leur a plu, et aussi, d’une certaine manière, elles y ont vu une manière d’occuper un créneau dont elles étaient absentes auparavant.

Peux-tu nous faire part de ton expérience du travail éditorial (corrections de fond, de forme, choix de la couverture, etc.) ?

Ça, c’est une toute autre aventure. « Mangesonge » faisait plus de 320'000 mots, donc c’est plutôt un gros roman. Comme je suis prévoyant, j’avais mis un point de rupture au milieu, permettant le cas échéant à un éditeur de couper à cet endroit et de le sortir en deux livres. C’est ce que nous avons choisi de faire avec mon éditrice Vanessa Callico.
C’est surtout la correction formelle qui m’a donné du fil à retordre : pour des raisons de frais d’envoi par la Poste, le premier tome ne devait pas dépasser une certaine longueur – environ 100'000 mots, dans mon souvenir. Cela signifiait que je devais raboter un gros tiers de mon texte, tout en préservant autant que possible la structure de l’histoire, le style et l’intégrité des personnages. Ça a été un casse-tête et parfois un crève-cœur, mais dans l’ensemble, grâce à l’appui de Vanessa, je crois que nous ne nous en sommes pas mal sortis.
Un point de désaccord a été le titre du livre. Ma trilogie s’appelait « Merveilles du Monde Hurlant » et le premier tome, c’était donc « Mangesonge. » Quand nous avons coupé « Mangesonge » en deux, les Editions le Héron d’Argent ont voulu le rebaptiser « Merveilles du Monde Hurlant » et le premier volume s’est appelé « La Ville des Mystères. »
Quant à la couverture, je ne souhaitais absolument pas intervenir, et le Héron a trouvé une illustratrice exceptionnelle, Elodie Dumoulin, à qui je dois une bonne partie du succès du roman. Le travail d’édition soigné en fait un beau livre que les gens ont envie de feuilleter.
Il y a aussi un aspect marketing qui m’a désarçonné au début mais qui, je crois, fait partie du monde du livre : moi, je voulais écrire une saga de fantasy très baroque, métissée et batarde, à la new weird. Au final, c’est vendu comme du steampunk, ce qui est de bonne guerre. Après tout, oui, il y a des dirigeables et des machines à vapeur, et c’est sans doute plus simple de dire « steampunk » que de dire « Vous avez lu Perdido Street Station ? »

Parle-nous de Tim Keller, ton héroïne.

C’est une fonceuse. Je voulais une protagoniste qui n’a pas toujours raison, qui commet beaucoup d’erreurs de jugement, qui se trompe sur les gens, qui agit avant de réfléchir. Certains lecteurs, ils me l’ont dit, ont eu du mal avec elle à cause de ça, parce qu’elle manque de discernement et qu’on n’est pas toujours d’accord avec elle. Mais j’assume, elle est telle que je la souhaitais.
À part ça, Tim est une petite nana de seize ans, un peu anar, du genre qui n’aime pas trop faire la princesse et qui est en décalage avec les gens de son âge et avec sa mère. Elle fait du VTT, elle suit l’école de cirque et elle écrit des petits poèmes. J’avais envie qu’elle soit comme ça parce que j’ai toujours bien aimé les gens qui détonnent et que ça me semblait intéressant de faire découvrir l’univers bigarré du Monde Hurlant à travers les yeux d’une fille dans ce genre.

Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un personnage principal féminin ?

La principale raison, c’est que je considère que l’adolescence est l’âge le plus compliqué de la vie et que ce qui est compliqué pour les individus est forcément plus intéressant à écrire. Et il me semblait que les seules personnes qui traversent une phase plus difficile que les adolescents sont les adolescentes, avec toutes sortes de questions sans réponse sur les limites que leur fixe la société, des attentes contradictoires à satisfaire, la manière dont elles sont jugées sur leur apparence ou sur l’expression qu’elles font de la sexualité. En fait, je voulais lui pourrir la vie, à cette pauvre Tim !
Il y a ça, et puis de manière plus générale, le roman, même si c’est surtout une grosse aventure rigolote, parle de la manière dont une jeune femme se taille une place dans une société qui, fondamentalement, n’aime ni les jeunes ni les femmes. C’est l’histoire de l’affirmation d’un individu qui est en pleine construction et qui parvient au final à dire (spoiler) : voilà qui je suis, voilà ce que je veux, voici les normes auxquelles je souhaite adhérer et celles que je rejette. Nous nous situons à une époque charnière sur ces questions-là et il m’aurait semblé irresponsable de ne pas les aborder.

Le public-cible de ton diptyque est-il « jeunes adultes » ou bien n’importe qui pourrait apprécier ton univers ?

Je l’ai écrit pour moi et j’ai 44 ans. En fait, l’idée d’un public-cible ne m’a même pas effleuré l’esprit pendant l’écriture, ce qui peut sembler étrange, mais je crois que j’étais très naïf. J’ai bien constaté après coup que les gens sont prioritairement attirés par les protagonistes qui leur ressemblent, donc une bonne partie de mes lecteurs sont des lectrices entre 12 et 20 ans. Cela dit en l’écrivant j’ai relu des œuvres grand public dont les héros sont des jeunes : L’attrape-cœur, Le jeune Werther et les films de Miyazaki. Pour moi, c’est dans cette veine-là (je ne me compare pas à Salinger, à Goethe ou à Miyazaki, hein, je dis juste que c’est tous publics).

Quels sont tes autres projets littéraires passés, présents et futurs ?

Pour le moment on est un peu en stand-by dans l’édition du deuxième tome des « Merveilles du Monde Hurlant », intitulé « La Mer des Secrets », mais ça devrait se débloquer cet été. À part ça, je suis en train d’écrire le deuxième volume de ma trilogie, la suite des aventures de Tim Keller, donc, âgée de vingt ans. C’est un roman conçu pour être lu complètement indépendamment du premier et que je pense sortir en ligne, peut-être sur Amazon.
Cela dit, j’ai suspendu depuis des mois mon travail sur ce bouquin parce que, au rythme où allaient les choses, je l’aurais terminé avant la sortie de « La Mer des Secrets », ce qui aurait été très frustrant puisque j’aurais dû m’asseoir dessus pendant des mois avant de le sortir. Donc j’ai mis ça entre parenthèses et en ce moment, en-dehors de mon blog le Fictiologue, j’écris trois jeux de rôle gratuits, ce qui m’étonne moi-même parce que je ne joue plus depuis des années.
Et puis j’ai plein d’idées de nouvelles dans mes tiroirs. Fondamentalement, c’est ça que j’aime le plus écrire.


Retrouvez l'oeuvre de Julien Hirt sur la page des éditions du Héron d'Argent